La prévention est un droit, mais elle se heurte parfois à des barrières de communication, d’accessibilité ou de pédagogie. Pour nous, l’enjeu n’est pas seulement de « transmettre une information », mais de permettre à chacun, quelles que soient ses fragilités, de devenir acteur de son propre bien-être. C’est dans cet esprit de construction pédagogique que nous mettons aujourd’hui à la disposition de tous, des outils qui serviront potentiellement pour une nouvelle action de prévention en préparation auprès d’un public TDN.

Ce que nous avons préparé :

  1. Le Podcast « Paroles Croisées » pour les aidants et les animateurs de prévention numérique :
    Ce podcast explore les défis quotidiens de la prévention auprès de publics vulnérables. Pourquoi est-ce difficile ? Quelles sont les réussites qui nous inspirent ? Une écoute essentielle pour comprendre l’importance d’une approche humaine et patiente.
  2. Une Synthèse de Priorités (selon nous) :
    Nous avons structuré notre réflexion autour de trois piliers majeurs. Nous analysons d’abord les vulnérabilités spécifiques pour mieux les comprendre. Ensuite, nous explorons des pédagogies adaptées (méthodes visuelles, répétitions, outils sensoriels). Enfin, nous listons les bonnes pratiques à encourager pour instaurer un climat de confiance réciproque.
  3. Trois Ateliers « presque Prêts à l’Emploi » :
    Nous avons conçu des fiches pédagogiques complètes pour passer à l’action. Ces ateliers, testés et pensés pour être modulables, permettent d’aborder la santé de manière ludique et participative.
  4. Un Rapport de Connaissances sur le sujet :
    Pour ceux qui souhaitent approfondir le sujet, ce document compile les données et les théories qui ont nourri notre démarche. C’est le socle scientifique de notre engagement de terrain.

Un travail collectif au service du public fragil

Ces documents ne sont pas des produits finis, mais des bases de dialogue.
En les publiant, nous souhaitons que ce travail serve au plus grand nombre, que nos réflexions préliminaire à une action soient le début d’une longue série de missions concrètes.

Que vous soyez professionnel, aidant ou simplement curieux de ces questions de société, nous vous invitons à vous saisir de ces outils.
Ensemble, continuons à faire du Centre Social un laboratoire d’idées et de solidarités.

1. Analyse des Enjeux et Vulnérabilités Spécifiques

Le public cible (personnes avec troubles neurodéveloppementaux et déficiences intellectuelles légères à moyennes) présente une vulnérabilité accrue aux outils numériques pour trois raisons majeures :

  • Le détournement attentionnel (Captologie) : Les algorithmes exploitent le circuit de la récompense (dopamine). Pour un public ayant des difficultés d’inhibition (frein frontal), l’arrêt du « scroll » est physiologiquement plus coûteux que pour la population générale.
  • Le déficit de « Théorie de l’Esprit » : Difficulté à anticiper ce que l’autre va penser ou ressentir en recevant une photo ou un message. L’écran crée une « désinhibition numérique » : l’absence de réaction physique en face-à-face supprime les signaux d’alerte sociaux.
  • La littératie numérique limitée : Une méconnaissance des lois (droit à l’image, harcèlement) couplée à une difficulté à lire les conditions générales d’utilisation (CGU).

2. Stratégies Pédagogiques Adaptées

Pour contourner les problèmes de concentration et le manque d’abstraction, les ateliers doivent reposer sur :

  1. La Méthode du « Faire » (Learning by Doing) : Manipuler le smartphone en séance.
  2. L’Analogie Spatiale : Transformer le réseau social en un lieu physique (la rue, la chambre, la mairie).
  3. L’Automatisation par le Rituel : Créer des « Check-lists » visuelles simples à coller derrière le téléphone ou sur le mur de la chambre.
  4. La Validation par les Pairs : Utiliser le groupe pour valider si une action est « OK » ou « PAS OK », renforçant ainsi la norme sociale.

3. Recommandations de Bonnes Pratiques

Il s’agit de transformer des concepts abstraits en routines comportementales :

  • La « Loi des 10 minutes » : Ne jamais répondre à un commentaire qui provoque une émotion forte avant 10 minutes.
  • Le « Couvre-feu Numérique » : Utiliser les modes « Sommeil » programmés pour bloquer les notifications après une certaine heure, moment où la fatigue diminue le contrôle des impulsions.
  • Le « Test de la Place Publique » : Avant de poster, se demander : « Est-ce que j’afficherais cette photo en grand sur la place du village ? »
  • Ajouter de la « friction » : Supprimer les notifications non essentielles pour choisir quand on regarde le téléphone, plutôt que de subir ses appel
  • Le mode « Noir et Blanc » : Passer l’écran en gris rend les applications (comme Instagram ou TikTok) beaucoup moins attirantes pour le cerveau, car elles perdent leur pouvoir de stimulation visuelle.
  • Remplacer par du « vrai » plaisir : La dopamine numérique est éphémère. Il faut encourager des activités qui apportent une satisfaction plus durable : sport, dessin, promenades ou discussions réelles.

Automatiser le respect de soi et des autres :

Situation déclenchante (Si…) ==> Action automatisée (Alors…)

  • Si il est plus de 22h00…Alors je branche mon téléphone dans une autre pièce.
  • Si je me sens très en colère ou triste…Alors je ne publie rien et je pose le téléphone.
  • Si on me demande une photo de mon corps… Alors je dis « Non » et j’en parle à mon tuteur/référent.
  • Si je ne connais pas la personne en vrai…Alors je ne l’ajoute pas à mes amis.

Support de présentation

Fiche Atelier 1 : Démasquer le « Fil sans Fin » (Scroll Infini)

Objectif : Faire prendre conscience physiquement du caractère infini et addictif des flux (TikTok, Reels, Shorts) : Visualiser le temps (La Frise Chronologique)

Transformer le temps numérique « invisible » en une surface de couleur concrète pour déclencher une prise de conscience visuelle de la démesure.

Problème ciblé : La perte de notion du temps liée au scroll infini (« Brain Rot »).

Méthode : Utiliser une frise de 24h à colorier collectivement. Chaque résident colorie ses temps de sommeil, de repas, et ses temps d’écran.

1. Matériel nécessaire

  • Une pelote de laine de 50 mètres.
  • Des étiquettes avec des images (un chat, une pub, un ami, une vidéo drôle).
  • Un chronomètre.

2. Déroulement de l’exercice : « La pêche à la ligne »

  • L’analogie : Expliquer que l’algorithme est comme un pêcheur qui nous appâte avec des petits plaisirs.
  • L’action : Demander à un résident de tenir le bout de la laine. L’animateur déroule la pelote en marchant dans la pièce. À chaque mètre, l’animateur montre une image « plaisir ».
  • Le constat : « Est-ce que la laine s’arrête ? » -> « Non ». « Est-ce qu’on a encore appris quelque chose ? » -> « Non ».
  • La sensation physique : Faire marcher le groupe le long du fil. Montrer que plus on suit le fil, plus on s’éloigne de ses amis (qui restent au début du fil).

3. La solution concrète : « Le Réveil Sentinelle »

  • Action sur le téléphone : Apprendre à régler une « limite de temps d’application » directement dans les paramètres (Bien-être numérique).
  • Variante : Si le réglage est trop complexe, instaurer le rituel de la « musique de fin ». On lance une playlist de 3 chansons. Quand la musique s’arrête, on pose le téléphone.

4. Information à ne pas oublier

L’ennui est normal. Expliquer que le cerveau a besoin de « ne rien faire » pour se reposer. Le scroll empêche le repos.

Variante : Analogie de la « Soupe sans fond » (Comprendre l’algorithme)

Consigne : Apprendre à identifier le « signet d’arrêt » (ex: décider de s’arrêter dès qu’on voit deux fois la même vidéo).

Problème ciblé : Captation de l’attention par les récompenses variables.

Méthode : Utiliser l’image d’un bol de soupe qui se remplit tout seul par le bas (étude de Wansink). Expliquer que TikTok et Instagram sont des « bols sans fond » qui cachent le signal de satiété du cerveau.

Atelier 2 : Le Filtre Émotionnel (Gérer l’impulsivité)

Objectif : Créer un automatisme pour éviter les publications regrettables sous le coup de l’émotion ou de la fatigue. : « Zones de Tolérance » (Le corps comme curseur)

Intérêt : Le mouvement physique aide à fixer le jugement moral et social que l’abstraction verbale ne permet pas d’atteindre.

Problème ciblé : Difficulté à juger l’acceptabilité d’un comportement (insultes, partage de photos intimes).

1. Le Concept : « La Zone Rouge »

  • La Zone Verte (Journée) : Mon cerveau réfléchit bien.
  • La Zone Rouge (Après 21h ou après une dispute) : Mon cerveau est fatigué, mes émotions commandent.

2. Exercice : « Le Jeu du Feu Rouge »

  • Présenter des scénarios sur des cartes :
    • « Je suis en colère contre mon éducateur. »
    • « Je vois une photo de moi où je me trouve beau/belle mais je suis en sous-vêtements. »
    • « Il est 23h, je me sens seul(e). »
  • Le groupe doit lever un panneau ROUGE (Je ne poste pas, je ne réponds pas) ou VERT (C’est bon).

3. La Règle d’Or : « Le Mode Avion du Soir »

  • Pratique : Programmer ensemble l’activation automatique du mode « Ne pas déranger » à 21h00.
  • Le Message Clé : « La nuit porte conseil. Si c’est important, ce sera toujours vrai demain matin à 9h. »

4. Annexe visuelle

Créer un pictogramme « Cerveau fatigué = Doigt arrêté » à coller sur la table de nuit.

Variante : L’animateur lit une situation (ex: « Je reçois une photo de nu », « On m’insulte dans un groupe »). Les résidents se déplacent physiquement dans la salle vers trois zones au sol : « J’accepte » / « J’accepte moyennement » / « Je n’accepte pas du tout ».

Atelier 3 : Ma Photo, Ma Loi (Privé vs Public)

Objectif : Comprendre les limites du partage de photos et les risques juridiques liés aux « nudes » ou au harcèlement.

1. L’Analogie : « La Chambre vs La Mairie »

  • Dessiner deux cercles au sol avec du ruban adhésif.
  • Cercle 1 : « Ma Chambre » (Privé). Ce qu’on fait dedans ne regarde que nous.
  • Cercle 2 : « Le Hall de la Mairie » (Public). Tout le monde voit, même le directeur, la police, les parents.
  • L’exercice : Montrer des types de photos (Moi qui mange une glace, moi nu(e), moi qui fais une grimace, mon bulletin de paie). Les résidents doivent les placer dans le bon cercle.
  • Le piège : Expliquer qu’envoyer une photo « privée » par message (Messenger/WhatsApp), c’est comme la jeter par la fenêtre dans la rue. On ne peut plus la ramasser.

2. Le Point Loi (Simplifié)

  • Partager la photo de quelqu’un d’autre sans son accord : INTERDIT (C’est comme voler son image).
  • Envoyer des photos de nu : DANGER. Si la personne est mineure ou ne veut pas, c’est un délit grave.
  • Conséquence : La police peut prendre le téléphone et on peut passer devant un juge.

3. La Pratique : « Le Test du Grand-Père »

  • Avant de cliquer sur « Envoyer », imagine que ton grand-père ou ton éducateur regarde l’écran par-dessus ton épaule.
  • Si tu as honte, efface.

Variante pour pathologies lourdes

Utiliser des emojis géants (Pouce levé / Pouce baissé) pour simplifier la validation des images projetées sur écran.