Cet article introductif pose les fondations d’une pensée technocritique bienveillante. Il refuse de stigmatiser la technophobie, la considérant plutôt comme un signal d’alarme légitime face à une technologie aliénante. En s’appuyant sur des philosophes comme Simondon, Stiegler, Hegel et Rosa, il propose de passer de la peur à la « résilience technique » : une approche démocratique où le progrès est débattu, compris et gouverné par les citoyens, et non subi comme une fatalité.
Apprenons à confronter les arguments des technophobes : pour une résilience technique englobante, démocratique et inclusive

Il est huit heures du matin. Jean-Pierre essaie de payer son stationnement via une application qui lui demande de scanner un QR code, de créer un compte, de valider un e-mail, puis de confirmer une transaction sur sa banque en ligne. Jean-Pierre finit par jeter son téléphone sur le siège passager en hurlant une insulte que la décence m’interdit de reproduire ici. À cet instant, Jean-Pierre est ce qu’on appelle un « technophobe ».
Pour la technocratie triomphante, Jean-Pierre est un « réfractaire au changement », un vestige du XXe siècle qu’il faut « acculturer ». Mais si Jean-Pierre avait raison ? Si son cri n’était pas celui d’un homme dépassé, mais celui d’un citoyen dépossédé ?
La peur n’est pas un bug, c’est un signal
Le rejet de la technologie est rarement une haine des processeurs. C’est une réaction épidermique à une perte d’empathie systémique. Le numérique est binaire : il ne connaît pas l’exception, l’hésitation ou la détresse.
« L’autre jour, j’ai voulu dire à la borne de la CAF que j’avais une situation particulière. Elle m’a répondu : « Erreur 404 – Contexte non trouvé ». J’ai eu l’impression de discuter avec un mur de briques qui me demandait poliment mon numéro de sécurité sociale avant de s’écrouler sur moi. »
Jean-Michel « Sans-Écran » (Témoignage fictif mais criant de vérité)
Ce que Jean-Michel exprime, c’est le passage d’une société de la discussion à une société de la procédure. Cette technophobie est un diagnostic lucide : celui d’un monde où l’humain doit s’adapter à la machine, et non l’inverse.
La boîte à outils : Pourquoi nous nous sentons aliénés ?
Pour comprendre ce qui arrive à Jean-Pierre et Jean-Michel, il faut convoquer quelques esprits brillants. Pas de panique, on va faire court (quitte à simplifier un peu, nous y reviendrons dans un prochain article).
🎓 L’Instant Scolaire : Le Lexique de la Résistance
- Le Pharmakon (Stiegler) : La technologie est comme un médicament : elle peut soigner (nous libérer de tâches ingrates) ou empoisonner (nous rendre dépendants et idiots). Tout est dans la dose et le contrôle.
- Le Maître et l’Esclave (Hegel) : Si vous utilisez un outil sans savoir comment il fonctionne, vous n’êtes pas le maître de l’outil ; c’est l’outil (et ceux qui le possèdent) qui devient votre maître.
- L’Individuation (Simondon) : Pour être libre, l’humain doit comprendre la « lignée » de l’objet technique. Un objet qu’on ne peut pas ouvrir ou réparer est un objet qui nous asservit.
- L’Accélération (Rosa) : Quand le progrès va plus vite que notre capacité à en débattre, on ne progresse plus, on tombe en avant. C’est le vertige de la dépossession.
Le mythe de la « Fusée Imparable » et le piège géopolitique
L’argument massue pour faire taire les critiques est souvent : « On n’arrête pas le progrès, si on ne le fait pas, la Chine ou les USA le feront avant nous ! ». C’est le syndrome de la course aux armements. On nous présente la technologie comme une fusée lancée à pleine vitesse : soit vous montez dedans, soit vous restez sur le tarmac à regarder les autres conquérir le futur.
Mais cette vision oublie une chose : une fusée qui brûle tout son oxygène social pour décoller finit par exploser en plein vol. La véritable résilience technique, ce n’est pas d’avoir l’IA la plus rapide, c’est d’avoir une technologie que le peuple ne cherche pas à saboter.
Une nation qui déploie des outils aliénants pour gagner des points de PIB finit par briser sa cohésion nationale. À quoi bon dominer le monde si vos citoyens ne savent plus se parler sans un algorithme de médiation ? La souveraineté n’est pas qu’une affaire de serveurs sur le sol national, c’est une affaire de pouvoir de décision populaire.
Vers une Démocratie Technique : Le Trépied de la Résilience
Alors, comment on fait ? Comment on réconcilie Jean-Pierre avec son époque sans le transformer en consommateur décérébré ? Il faut reconstruire la confiance sur trois piliers :
1. Le Droit au Ralentissement et à la Formation Si une technologie change nos vies, nous avons besoin de temps pour l’évaluer. Ce « temps mort » (merci Rosa) ne doit pas être du vide : il doit être rempli par un effort massif de formation populaire. Non pas pour apprendre à « cliquer », mais pour apprendre à comprendre les enjeux de pouvoir derrière le clic.
2. L’Épistémologie comme bouclier Puisqu’on ne peut pas tout savoir, on doit pouvoir faire confiance à la manière dont le savoir est produit. Cela demande une transparence totale des algorithmes publics et une lutte contre la désinformation qui ne soit pas de la censure, mais de l’éducation à la méthode scientifique.
3. Des Institutions « Sentinelles » Nous avons besoin d’organismes de contrôle indépendants du pouvoir politique court-termiste et du capitalisme sauvage. Des agences dont le financement est assuré sur 20 ans, capables de dire : « Cette technologie est possible, mais elle est toxique pour notre démocratie. On ne la déploie pas ou alors on la soumet à une réglementation avec des contrôles. »
Conclusion : Devenir Technocritique (et fier de l’être)
Confronter les arguments des technophobes, ce n’est pas leur donner des cours de rattrapage numérique. C’est valider leurs intuitions et les transformer en projet politique.
« Je code toute la journée, mais je refuse d’avoir une serrure connectée chez moi. Pourquoi ? Parce que je sais comment c’est fait. Être technophile, c’est parfois être le premier à dire « non » à un gadget débile. »
Sarah « Geek-Engagée » (Témoignage fictif)
La résilience technique ne sera ni nationale, ni internationale au sens religieux du terme. Elle sera humaine. Elle consistera à choisir nos outils comme on choisit nos lois : avec rigueur, débat et une infinie bienveillance pour ceux qui, comme Jean-Pierre, refusent d’être les esclaves d’une boîte noire.
Le progrès est une discussion. Il est temps de reprendre la parole.
Dans nos prochains articles, nous plongerons dans les entrailles du « Pharmakon » numérique et nous verrons pourquoi la « liberté d’entreprendre » ne doit pas être un droit illimité à l’expérimentation sociale.
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